Overblog Suivre ce blog
Editer la page Administration Créer mon blog

Au fin fond de notre patrimoine vit une dame : la dame blanche.

 

 

«  Des ronflements étranges dans le galetas d’une bâtisse, parfois un cri sinistre au cœur de la nuit ou le passage d’une vague silhouette blafarde dans l’obscurité – que faut-il de plus pour que germe une histoire de maison hantée et de revenant ? Si l’on est assez curieux, on finira par découvrir entre les gravats et les toiles d’araignées, adossées contre un mur ou dans un recoin de charpente, une superbe chouette Effraie, les yeux clos, le visage rétréci. Elle s’enveloppe de ses longues ailes soyeuses, un manteau luxueux d’un roux doré chamarré finement de gris et de gouttelettes blanches »

                                                                                              Paul Géroudet

 

 Effraie des clochers

 

                                                    Dessin : Franck Boissieux

 

 

            La chouette Effraie (Tyto alba), la mal nommée à tel point que beaucoup lui ont changé son nom. La dame blanche lui siée beaucoup mieux. Par ici, les anciens l’ont appelé la dame des granges. C’est l’un des oiseaux les plus remarquables qui garde une grande part de mystère et nous le verrons, a développé une technicité et une stratégie de vie des plus étonnantes. Comment faire découvrir cet oiseau à part, à tel point qu’elle a sa propre famille chez les chouettes : les tytonidés. Les strigidés forment la famille des autres rapaces nocturnes.

 

            L’Effraie est donc une chouette et comme ces homologues, elle a :

 

- des gros yeux fixes dans leur orbite et dirigés vers l’avant

- une grosse tête sans coup apparent

- des disques faciaux

- sous les plumes, un cou mince et extrêmement souple qu’elles tournent au ¾.

Ce qui fait la différence, c’est :

 

-         un masque facial plus développé

-         des longues pattes

-         un crane plus long et plus étroit

-         des yeux et orbites plus petits

-         un squelette différent

-         un cri typique

-         un peigne denté sur l’ongle du doigt médian

-         un quatrième doigt mobile pouvant être dirigé en avant ou en arrière

-         des mœurs spécifiques notamment dans la reproduction.

 

Je vais essayer de vous faire découvrir plus en détail certaines de ces spécificités. Tout d’abord elle peut avoir un corps de couleur blanc et peut aller jusqu’aux roux et tacheté en fonction des individus. Le dessus est plus ou moins roussâtre. Elle est assez grande avec ses 33 à 39 centimètres de haut pour une envergure de 90 à 98 centimètres. Elle pèse environ 300 grammes et 80% du volume de l’oiseau est du au plumage.

 

Georges Brassens disait d’elle, qu'elle porte son cœur sur son visage. L’Effraie a en fait deux paraboles de chaque coté de son visage qui dirige le son vers ses oreilles. Nous découvrons là aussi une merveille de technologie des plus étonnantes. Ses oreilles ont un positionnement asymétrique, celle de gauche est plus haute et légèrement orientée vers le bas, ce qui lui donne un léger décalage temporel du son et lui donne une indication sur l’azimut. Cette asymétrie lui permet d’aller beaucoup plus loin, la sensibilité directionnelle des disques faciaux varie en fonction de la fréquence du son. Le bruit d’une proie a généralement un spectre assez large de fréquences. L’Effraie capte les parties basses fréquences pour estimer l’azimut et les hautes fréquences pour connaître la hauteur angulaire. Le cerveau développé traite les signaux sonores très complexes et reproduit une sorte de carte de l’espace sonore alentour. Ce qui étonne c’est que le son des cloches ne la dérange pas.

 

  Chouette Effraie ou Effraie des clochers

 

                                               Dessin : Franck Boissieux

 

 

Pour ne pas perturber son ouïe fine en vol et pour ne pas être entendu par ces proies, l’Effraie c’est défait de ces bruits parasitaires en développant sur le coté extérieur des plumes de petits filaments amortisseurs au bout des barbules qui initialisent les sons parasitaires. Elle a un vol saccadé qui fait penser à une grosse chauve souris.

 

  DessinEC2

 

                                           Dessin de terrain : Franck Boissieux

 

 

L’Effraie n’est pas éblouie par la lumière du jour ou les phares des voitures. Par contre sa vision des couleurs est moins bonne que la nôtre. Elle voit surtout les mouvements, en fait elle a une large pupille et une rétine sensible. Les yeux représentent 3 à 4% du poids de l’oiseau (0.1% pour l’homme). Leurs cristallins sont larges et faits de façon à capter le plus de lumière possible. La rétine comporte des bâtonnets qui sont regroupés sur une même fibre nerveuse. Les yeux ont une forme tubulaire et il y a beaucoup à dire sur la vision. Sa sensibilité visuelle semble être 2 à 5 fois supérieures à la nôtre sachant que nous possédons une assez bonne vision nocturne. Elle a aussi une troisième paupière qui la protège lors de la prise de proie.

 

  DessinEC3

 

                                   Dessin de terrain : Franck Boissieux

 

 

 

L’Effraie a une bonne mémorisation des lieux et elle chasse plus à l'ouïe qu’à la vue. On peut la voir en plein jour et faire aussi du stationnaire. Elle patrouille au-dessus des pâturages, le long des haies, dans les vergers et n’hésite pas entrer dans une grange. Son vol est silencieux et bas (1 à 3 mètres), parfois en rase motte ce qui nous le verrons plus loin peut lui être fatal! Tout en volant, elle scrute le sol en tournant parfois la tête pour mieux voir et surtout entendre d’éventuelle proie. Elle chasse face au vent pour voler encore plus lentement. Mais le vol coûte de l’énergie, elle préfère les restreindre pour chasser à l’affût les campagnols, mulots, musaraignes, passereaux, batraciens et insectes qui font partis du menu. Elle a donc besoin de haies, d’arbres, de piquets ou toutes autres perchoirs. D’après une étude allemande, voici la consommation moyenne pour une journée d’une famille d’Effraie (deux adultes et 6 jeunes) :

                        • 21 campagnols

                        • 7 mulots

                        • 11 musaraignes

                        • 1 oiseau

                        • 1 batracien

Faites le compte pour 1 semaine ou 1 mois !

  DessinEC4

 

                                               Dessin : Franck Boissieux

 

 

A la différence des rapaces diurnes, les nocturnes n’ont pas de jabot. Leur estomac ne digère pas les os, poils, plumes, becs ou griffes. Elles rejettent donc sous forme de pelotes de réjection tout ce qu'elle ne digère pas. On trouve souvent celles des Effraies sous leurs reposoirs diurnes ou les sites de nidifications. Elles ont la particularité d’avoir un aspect laqué et lisse en moyenne elles font 41millimètres de long et 26 millimètres de diamètre.

 

20100926 03 

                                                    Photo : Franck Boissieux

 

 

            La famille parlons-en ! Mâles et femelles sont matures avant la fin de l’année. L’Effraie est surtout attachée à un site et à une union durable, mais comme il y a fort taux de mortalité les changements de partenaire sont fréquents. Elle est monogame mais des cas de  polygynie (un mâle avec plusieurs femelles) sont notés et aussi de polyandrie (l'inverse de la polygynie). La reproduction est fortement tributaire des ressources alimentaires, notamment des campagnols des champs. Si il y a prolifération, un couple peut élever jusqu’à 19 jeunes en 2 pontes en une année : 9 à la première et 10 à la deuxième. Des cas de troisième ponte ont été signalés. Cette forte croissance démographique peut combler les fortes pertes lors d’hivers rigoureux, car l’Effraie n’est pas morphologiquement adaptée au grand froid (peu de réserve de graisse). A l’inverse si il y a pénurie alimentaire, l’Effraie peut renoncer à se reproduire et si cette pénurie se passe durant l’élevage des jeunes, il peut y avoir du cannibalisme c'est à dire que le plus grand des poussins peut manger les plus petits. Sa reproduction est fortement liée à la disponibilité des ressources alimentaires. Généralement elle débute en avril. La parade est mal connue mais l'on sait que le mâle tourne autour du site pour dissuader les concurrents et fait des offrandes de nourriture à la femelle. Cela débute 2 mois avant la ponte. L’incubation commence dès le premier œuf pondu et la femelle pond un œuf tous les 2 à 3 jours. Elle couve les jeunes pendant les deux premières semaines suivantes. Une deuxième nichée peut suivre la première. L’incubation dure 30 à 34 jours ce qui est long pour des oiseaux et le développement des jeunes est relativement lent aussi puisque c'est à l’age de 40 à 45 jours que les jeunes quittent le nid. Pendant qu'ils sont non volants, les jeunes peuvent réaliser de grands bonds et se posent sur les poutres et les autres perchoirs des alentours. A 3 mois, ils font leurs premiers vols et commencent à se disperser dans toutes les directions. Des études sur des Effraies baguées à montrer des distances de dispersions d’un rayon de 20 à 25 km, certaines ont été reprises à une centaine voir plusieurs milliers de kilomètres, le record connu est de 2 272km.

 

            L’Effraie peut vivre 22 ans mais la mortalité peut fortement fluctuer d’une année sur l’autre et un faible nombre dépasse les quatre ans.

 

            L’Effraie ne construit pas de nid, elle niche dans des bâtiments. Elle a besoin d’un espace obscur à l’abri des dérangements. On peut donc la retrouver dans les greniers, les granges, les clochers et une ferme en activité où les exploitations ne la dérangent pas. L’Effraie peut nicher dans un trou d’arbre, mais comme les arbres creux sont de plus en plus rares, ces cas son anecdotiques, de plus ils sont plus petits et mal protégés. En fait se sont les cavités rocheuses qui constituent le site originel de nidification. l’Effraie possède toujours plusieurs gîtes en cas de dégradation de l’un d’eux.

 

DessinEC5   

                                        Dessin : Franck Boissieux

 

            La voix de l’Effraie n’est pas comparable à celle d’aucune autres espèces. Le chant territorial du mâle est une sorte de chuintement vibrant que l’on peut traduire par des chrrrriiii souvent répété qui font aussi penser à un ronflement humain. Les jeunes quémandent avec des cris sifflant et traînant Tout les sons qu’elle émet lui on value le qualificatif d’Effraie et lui rajoute encore des images fantastiques.

 

            Comme j’ai voulu vous montrer, l’Effraie n’est pas un oiseau simple. Elle est très bien adaptée à son milieu. Sa stratégie de vie est complexe et elle est dotée d’outils qui font d’elle une super prédatrice. Elle devrait donc être bien présente, mais hélas les populations de l’Effraie sont en diminution, malgré qu'elle soit protégée intégralement. Cette diminution fait que l'espèce est classée vulnérable en France ainsi que sur la liste rouge départementale de l’Isère en 2007. Dans l’hexagone on pense qu’il y a entre 20 000 et 60 000 couples. Pour beaucoup d'ornithologues qui suivent cette chouette l’année 2009 était l'une des plus noires de ces dernières années (2007 reste par contre une année exceptionnelle). C’est un fait, les populations subissent de grandes fluctuations parce que leur alimentation est étroitement liée à la démographie des populations des campagnols des champs, les hivers rigoureux rendent les rongeurs inaccessibles et de nombreuses Effraies meurent de faim. Nous l’avons vu elle peut compenser ces pertes, mais la régression continue, pourquoi ?

            Une des premières cause de mortalité des Effraies dans notre pays est la percussion de véhicules sur le réseau routier, on estime entre 15 000 et 20 000 individus tués chaque années. En France, j’ai pu constater dans notre canton mise à part une Chevêche et deux moyen-ducs, toutes les autres chouettes que j’ai trouvé, étaient des Effraies. La mort d’un des parents en période de reproduction ou d’élevage des jeunes entraîne soit l’abandon de la couvée ou la perte de toute ou partie de la nichée.

            La transformation des pratiques agricoles depuis une cinquantaine d’année à modifier le paysage. Les haies, talus, arbres, bocages, murets, bandes herbeuses disparaissent et donc les animaux qui en dépendent aussi et notamment les espèces proies.

            L’influence des pesticides est considérable. La contamination est maximale au sommet  de la pyramide alimentaire Les prédateurs ont été les plus contaminés. Chez les nocturnes, les autopsies ont démontré que c’est l’Effraie qui subit les concentrations de polluants les plus élevées car c’est elle qui chasse le plus sur les terrains d’agriculture intensive, le contenu des œufs a aussi été contaminé.

            Son habitat c'est profondément métamorphosé. Les accès aux combles sont boucher, les habitats ruraux sont rénovés voir démoli, les clochers sont parfois engrillagés, les granges sont remplacées par des hangars métalliques. Certes elle peut-être un hôte bruyant et une nichée par ces cris fait beaucoup de bruit, fientes et pelotes qui ne font pas propres.

            L’électrocution représente selon les pays de 2 à 8 % de la mortalité connue, rien de surprenant avec 1.3 millions de kilomètres de lignes électriques et 20 millions de poteaux. Les lignes les plus meurtrières sont celles de moyenne tension.

            La prédation de la fouine sur les œufs et les jeunes au nid est d’environ 1% dans les clochers sans doute plus dans les bâtiments agricoles. Les chats, renards et chiens doivent aussi certainement tuer des jeunes.

            Il n’y a pas si longtemps l’Effraie était clouée sur les portes des granges pour conjurer le mauvais sort.

 

DessinEC6 

                                             Dessin : Franck Boissieux

 

 

            Il y a des moyens pour diminuer son déclin. La préservation de ses milieux est bien sur la première. La plantation au bord des routes de haies oblige les rapaces nocturnes a prendre de la hauteur lorsqu’ils les survolent. Il faut aussi préserver une agriculture extensive et traditionnelle, limiter la pollution et l'utilisation de produits chimiques comme les rodenticides (l’ingestion de trois souris intoxiquées tue une Effraie). Les actions de pose de nichoirs est extrêmement profitable ainsi que laisser les accès aux combles et aux clochers.

 

20101002 04 

                                               Nichoir à Effraie posé à Saint Hilaire de la Cote

                                               Photo : Franck Boissieux

 

 

            En plaine de Bièvre, un des bastions de l'espèce, le même constat a été fait sur la régression de l'espèce. Une équipe de la LPO38 a visité 14 clochers et il en est ressorti un constat alarmant : un seul a la présence de la chouette et ce de façon régulière et très récente. Trois autres ont été fréquentés récemment mais que de façon ponctuelle. Pour les autres clochers, certains n'ont jamais eu de présence (cas rares) et d'autres ont été très fréquentés il y a déjà un certain moment mais il n'y a plus de traces récentes. Nous connaissons quelques sites qu'elle fréquente et nous avons commencer à poser des nichoirs.  

 

Franck Boissieux : franck.boissieux@orange.fr

 

La LPO38 : 04 76 51 78 03, demandez Nicolas par mail agriculture.isere@lpo.fr 

 

            Je voulais vous faire entrer dans l’intimité de cette chouette pour que vous la connaissiez mieux parce que l’inconnu fait peur et que depuis la nuit des temps, l’homme c’est inventé des légendes pour expliquer ces mystères et pour rationaliser sa vision du monde qui l’entour. Dans le monde animal, il a classé les gentils comme les colombes, les hirondelles, les cigognes. Dans les malfaisants il y a mis les serpents, crapauds, corbeaux, chauve souris et les chouettes. La présence de l’Effraie est à la base de nombreuses histoires de fantômes elle était le symbole de l’hérésie. Pour que vous puissiez changer votre regard, nos alliés ne sont pas toujours ceux que l’on pense, pour que dans nos villages nous puissions encore voir le vol de cette dame, et quand au détour d’un chemin ou d’une rue vous croiserez sa route, vous pourrez dire : tiens aujourd’hui j’ai vu la DAME BLANCHE.

           

 

             Franck Boissieux

            Correspondant LPO38/réseau Chevêche

 

Relecture : Nicolas Zimerli et Remi Fonters

 

Pour allez plus loin :

 

 les éditions naturaliste Delachaux et Niestlé www.delachaux-niestle.com

ont publié différents ouvrages :

 

• Dans la série sentiers naturaliste : la Chouette Effraie de Jean Louis Vallée, vous trouverez dans ses séries différents ouvrages sur des espèces ( Chevêche, Hirondelles, Hérisson, etc..)

 

• Rapaces nocturnes de France et d’Europe de T.Mebs et W.Scherzinger

 

• Les Rapaces d’Europe diurnes et nocturnes de Paul Géroudet ( édition mise à jour par Michel Cuisin ) une référence !

 

            www.lpo.fr et www.lpo.isere.fr

Partager cette page